Rev. Sc. ph. th. (2016) 2

rspt2016-2

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Singulier universel !

Après le beau numéro spécial 2011-2, Lire le Monde au Moyen Âge. Signe, symbole et corporéité (voir le sommaire dans numéros parus), la RSPT a retrouvé sa couverture ordinaire, mais pour un numéro 2011-3 qui, lui, n’a rien d’ordinaire!

L’histoire de l’exégèse est le trait commun des deux premiers articles, qui portent cependant sur des sphères religieuses et des ères temporelles différentes : Dan Arbib expose avec précision l’évolution de la position rabbinique face au phénomène de traduction de la Bible hébraïque (« Exégèse et traduction dans le judaïsme rabbinique »), tandis que Gilbert Dahan, en hommage au Père Bataillon, o.p. († 2009), explore la complexité des rapports entre « Exégèse et prédication au Moyen Âge », en profond connaisseur et spécialiste hors pair qu’il est de cette question.

Le dossier qui s’ouvre ensuite aborde une thématique qui fait aujourd’hui l’objet de nombreuses recherches et discussions : Singulier – Pluriel – Universel. L’originalité de ce dossier est de réunir et de faire converser, conformément au titre et à la vocation de notre revue, des contributions d’ordre philosophique et des contributions d’ordre théologique. Françoise Dastur, dans un article inaugural et magistral, « L’universel et le singulier », montre de quelle manière les penseurs de l’existence, Kierkegaard puis Heidegger, ont su, non plus opposer, mais lier la notion d’universalité à celle de singularité. Elle réexamine à cette lumière l’apparition de l’universel, non seulement dans la pensée grecque, mais aussi, de façon plus inattendue, dans le monothéisme juif et dans le mazdéisme. Pascal Marin, à partir d’une question lapidaire : « Un récit de vie peut-il être vrai ? Éléments de critique du témoignage », étudie très concrètement comment ce rapport du singulier et de l’universel se joue dans le témoignage, qu’il propose de distinguer phénoménologiquement du simple récit de vie. Bernard Quelquejeu, se livrant à une fine analyse de philosophie morale et politique (« De quelle universalité les droits de l’homme relèvent-ils? »), répond aux diverses et récurrentes mises en cause de la prétention à l’universalité des droits de l’homme, sans se contenter des répliques habituelles dont il critique les insuffisances conceptuelles, mais par un examen rigoureux du statut logico-grammatical de cet universel très singulier convoqué et mis en œuvre par les droits de l’homme. Avec l’article de Maxime Allard, « De la singularisation de l’existence éthique chez Thomas d’Aquin », on passe à l’analyse d’un corpus théologique, la Secunda Pars de la Somme de théologie, avec ses prologues et ses questions consacrées à la béatitude, aux passions, vertus, vices, lois, offices, états de vie ou à l’entrée en religion, mais au moyen d’outils philosophiques contemporains (empruntés notamment à J.-L. Nancy) qui permettent de lire ces textes de la tradition tout autrement que selon l’ordinaire conception « humaniste » et « personnaliste » ici récusée. Emmanuel Durand, enfin, se saisit de la question depuis son champ propre de recherche en théologie dogmatique, mais, là encore, dans un dialogue aussi discret que constant avec des philosophes de notre temps (A. Badiou, P. Magnard, R. Esposito, F. Jullien). Son bel article conclusif, « La réconciliation des identités hostiles par l’universalité de la grâce filiale », propose, à travers une relecture de la théologie paulinienne du corps ecclésial du Christ, une dialectique féconde entre l’universalité de la condition filiale et l’assomption des identités particulières.

Deux bulletins de haute qualité viennent couronner le numéro : le « Bulletin d’histoire des ésotérismes » de Jérôme Rousse-Lacordaire, bulletin dont on sait combien il est apprécié, reconnu et attendu des spécialistes, et un « Bulletin de théologie dogmatique » par Emmanuel Durand qui, avec cette deuxième livraison, reprend et porte haut le flambeau d’une tradition illustre de la revue, dans le droit fil de sa mission.

Il ne vous restera plus qu’à vous plonger dans la Recension des revues, puis à compulser les Notices bibliographiques et vous aurez achevé les 240 pages de ce passionnant fascicule : bonne lecture !

Camille de Belloy, o.p., Directeur